Sucé – Notre Dame des Landes : 4 juillet 2014

Dernière étape, la plus triste et la plus émouvante : Dona nous quitte. Prise par des engagements antérieurs, elle doit rejoindre sa famille. Elle part comme elle est arrivée, au croisement d’une route, j’ai le cœur serré mais, il en est ainsi. Je sais que nous avons scellé le pacte de l’amitié et que nous nous retrouverons sous d’autres hospices. En tout cas, grand merci pour son appropriation du projet, son soutien, son aide sans faille et sa joie de vivre.
Les marcheurs partent les premiers. On nous donne un lieu de rendez-vous pour le midi mais nous ne les rejoignons pas, c’est un peu compliqué, on ne passe pas par les sentiers mais par la route. Heureusement, Jean Louis est impliqué dans l’ACIPA (Association Citoyenne Intercommunale des Populations) il connaît ainsi les responsables de l’organisation. Grâce à ses contacts, nous obtenons des renseignements plus précis, qui nous permettent de ne pas nous égarer.
En traversant une petite ville, Treillières, nous sommes pris à parti par des pro-Notre Dame des Landes, Jean Louis intervient, heureusement, il n’a pas entendu la fin de leurs propos plus bête et provocateur que censé.
Nous sommes accueillis à la vielle poste par des militantes qui nous servent une collation des grands jours.
Puis, un jeune homme originaire de Vandoeuvre nous attend près de l’église de Vigneux et nous indique le chemin d’arrivée des convergences. Nous approchons du but final, une certaine effervescence monte. On croise des tracteurs chargés de militants, ça klaxonne ici et là. On se croit arrivé mais les derniers kilomètres me semblent interminables. Je n’ai pas assez dormi pendant le voyage, je suis tout simplement fatiguée, tout effort m’est devenu surhumain.
Une Kangoo orange nous dépasse, je reconnais Gilles Roger de Chaumont, lui aussi cherche le point de rencontre.
De croisement en croisement, nous débouchons dans un pré où toutes les convergences arrivent : Cortèges de voitures, concerts de klaxon, défilés de tracteurs, puis des vélos et des vélos de randonnée, des tacots, des vélos couchés, des vélos déguisés surgissent de toute part. Je suis arrivée pour de bon. Je retrouve les potes de Bure et Régine avec la bande de Mirabel. Les Lorrains sont nombreux, c’est sympathique de nous revoir dans cette effervescence, où chacun participe à sa façon en fonction de ses convictions, de ses connaissances.
C’est la première émotion de ce rassemblement. Interview de Presse Océan, petit repas et nous repartons pour le final du final.
La caravane croit, toujours, encore quelques kilomètres à parcourir, ils sont interminables et cela va bon train ! Nous marquons un arrêt devant la ferme « La Vache Rit» Un rappel pour les militants du Larzac. Bien sûr, je suis en pensée avec eux. Et ça galope dans ma tête : « Larzac, on l’a eu, Notre Dame des Landes, on l’aura, maintenant, il faut que les militants français attaquent Bure avec nous.»

Nouvelle convergence des cyclistes et des marcheurs, avec la musique. Un groupe de sonneurs bretons (cornemuses) nous met tout de suite dans l’ambiance. Des frissons d’émotion montent, je dois laisser échapper quelques larmes, je me fais discrète au milieu de cette foule festoyant, provoquant. Heureusement, la joie de retrouver Véronique qui surgit de je ne sais où, me sortira de la situation. J’appelle Dona qui se trouve dans le train pour lui faire partager ce moment intense et exceptionnel de cette célébration en musique. (Le terme n’est pas trop fort).
Devant le mur de paille d’un tracteur, un slogan : « Aidez-nous à semer l’avenir ». Yves, organisateur de cette convergence, donne dignement les dernières consignes pour la marche qui va nous amener sur le site des terres de la ferme de Bellevue.
Enfin, la grande marche des bâtons se déploie sous mes yeux au départ de la Croix des Ardillières, comme la marche des paysans du Larzac en 1978. C’est Michel Tarin, figure du mouvement anti aéroport qui mène le cortège avec son bâton que vient de lui remettre Régine. C’est tout un symbole, accrochée à ce bâton, une paire de chaussettes venant de Rosia Montana (Roumanie), village menacé par l’arasement de quatre montagne et de la création d’un lac de cyanure pour exploiter une mine d’or géante, fait le lien avec les GPII. Il n’y a pas qu’en France. Plusieurs délégations européennes participent aussi au rassemblement.
Je marche à côté de mon vélo, je vais et vient, je prends beaucoup de photos de cette marche qui restera pour moi l’apothéose de ce périple comme le fut celle de Dakar en 2011 quand quelques 70 000 personnes défilaient dans les rues de la ville au moment du forum social mondial.
Les délégations s’y retrouvent, on remarque de suite l’association Novissen invitée d’honneur qui lutte contre la ferme-usine des « 1000 vaches ».
Au bout de trois kilomètres, nous pénétrons sur le terrain et je découvre avec stupéfaction l’ampleur du rassemblement. Cinq chapiteaux sont plantés. Une grande scène va abriter les groupes de musique qui vont se succéder. Tout est pensé avec minutie.
Je découvre le programme galvanisé par une série de forums, débats, concerts… C’est une véritable université d’été qui va se dérouler sur ce lieu champêtre.
Je suis époustouflée par l’organisation que cela représente, par le nombre de bénévoles présents, plus de 1000 sans doute, par l’engouement, la gentillesse des uns et des autres. Rien n’est laissé au hasard. Tout est balisé, les campings, celui des organisateurs, des visiteurs ; le nombre de piquets plantés dans une terre aussi dure que du béton est ahurissant : plusieurs milliers mais je n’ai pas encore réussi à trouver le nombre.
Nous installons les tentes rapidement car le temps se gâte et la pluie se met à tomber finement, assez pour nous empêcher de prendre le repas en extérieur. Je suis aussi surprise par le nombre de guinguettes qui sont plantées sur le site et qui nous offrent un assortiment de plats bio pour la plupart à des prix tout à fait abordables. Et c’est délicieux, en plus.
L’alignement des douches et le fonctionnement des toilettes sèches m’impressionnent. Tout restera impeccable pendant la durée du séjour.
Je n’avais pas prévu ce temps de chien à NDDL. Nous allons connaître un week end de pluie non stop, et piétiner dans la gadoue pendant deux jours (98% de l’aéroport qu’ils veulent imposer est en zone humide. Chiffre officie de l’état !). Une charmante dame me prêtera des bottines car je n’ai que des nus pieds. Mais la foule est là, rien n’arrête les militants. Environ 20 à 30 000 personnes passeront sur le site pendant ces deux jours.

Ma conclusion :
L’analyse que je fais de cette convergence est simple. Bien que je suive le projet par les réseaux sociaux, je ne connaissais pas physiquement NDDL. C’est loin de chez moi. Je n’avais pas travaillé l’approche des GPII en direct. En l’espace de cette quinzaine à vélo, j’ai comblé tous mes manques.
Grâce à tous les comités de soutien ou groupes situés sur mon passage, nous avons pu aborder dans chaque rencontre les thématiques de la convergence, faire le lien et la solidarité entre les différents mouvements d’opposition.
Le film de Dominique Hennequin « Déchets radioactifs : 100 000 ans sous nos pieds » a été projeté 6 fois, sur mon passage (Troyes, Villeneuve sur Yonne, St Claude de Diray (près de Blois), Tours, Saumur, Angers) participation d’environ 300 personnes). Notre objectif de sensibilisation de Cigéo est atteint à ce niveau. Le film a joué un grand rôle, en ce sens qu’il donne la parole aux deux parties : Andra et collectifs d’opposants. Les scènes du débat public sont parlantes. Les militants eux-mêmes se font leur propre opinion.
A l’issue de la projection, les participants ne savent que dire tellement ils sont frappés par l’ampleur du projet. Ils connaissent le projet Cigéo mais ils n’en n’imaginaient pas la gravité…Les débats sont riches et poussés.
A Orléans et Saumur, nous avons assisté à une manifestation plus large avec une information plus centrée sur les GPII. (Par exemple, 70 personnes à Orléans, pour lutter contre l’implantation d’un nouveau Décathlon. A Saumur, diaporama sur les GIPP et intervention d’un militant sur le projet des 1000 vaches)
Un tract résumant l’objectif de la convergence (NDDL, GPII, BURE 365) a été distribué partout sur le passage de la caravane. (Cyclistes, passants, place Hôtel de ville à Troyes, mais aussi marché à Orléans …) Des articles de presse sont parus dans tous les médias régionaux de chaque étape. (Une dizaine au total)
Sur le site, je suis restée souvent à proximité du stand de Bure, où j’ai rencontré beaucoup de militants. Par contre, je n’ai participé qu’aux meetings d’ouverture et de clôture qui ont fait salle comble. J’ai été très surprise par la diversité des thèmes des forums, la qualité des intervenants, qui m’ont rappelé ceux que je vivais au niveau de la solidarité internationale qui est mon premier terrain militant.
Cependant, j’ai un petit regret à formuler : j’aurais aimé un lieu, une rencontre entre les différentes convergences, peut être un genre de forum où le public aurait aussi pu nous poser des questions. J’ai perçu un manque au niveau de la « convergence des convergences » Un échange des ressentis de chacun, non pas par rapport à la performance des caravanes mais sur la nature du projet de chacun, ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils en retiennent… J’aurais aimé aborder la thématique Bure dans un lieu fédérateur.
Mis à part cette remarque, l’objectif de faire de ce rassemblement, un moment festif mais aussi militant est non seulement atteint mais en ce qui me concerne, il est dépassé.
Pour finir, je suis tombée sous le charme de ce fleuve tranquille qu’est la Loire bien que je l’ai découvert avec mon casque de militante. Ce fut une source d’énergie tout comme le rassemblement de Notre Dame des Landes en fut une autre.
J’ai eu l’impression d’un retour dans le temps. Une traversée de la France d’autrefois. La préservation de l’environnement et du fondement de la vie des hommes et des femmes passent en priorité. J’ai ressenti plus qu’ailleurs une recherche d’alternatives durables à ces grands projets dévastateurs : « Des hommes et femmes qui veulent se réapproprier leur vie, dans des démarches de résistance contre un monde qui ne leur convient pas » comme le précise Reporterre dans son article du 7 juillet.
J’ai donc été surprise par la solidarité et la grande mobilisation de la population dans le projet Notre Dame des Landes. Tout le monde apparaît concerné. Aucune comparaison avec ce que nous vivons ici en Meuse et en Haute Marne.
J’ai aimé le commerce local avec ses petites boutiques, les gens qui le tiennent restent en dehors de la société de consommation et n’abusent pas le client. Ils sont à l’écoute du touriste et nous avons souvent engagé de longues conversations notamment sur notre engagement.
Je n’oublierai pas de dire que grâce à Dona, Véronique et Jean Louis, nous avons formé un quatuor exceptionnel, c’est à cet ensemble que tient la clef de la réussite de cette convergence Bure 365.
Notre force militante n’est plus assez pertinente pour continuer seuls. Nous avons besoin d’une aide nationale. Le projet CIGEO avance trop rapidement, il faut s’organiser autrement. Nous souhaiterions nous orienter vers des comités de soutien et convier la population à un grand rassemblement sur le site de Bure le 7 juin 2015 autour d’une grande marche.
Puis-je compter sur vous tous qui avez illuminé mes rencontres ?

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Saint Florent – Sucé : 3 juillet 2014

A partir de là, nous avons des vues magnifiques sur le fleuve qui s’élargit encore. La vallée se fait plaine, la Loire s’apprête à rejoindre l’océan Atlantique. L’influence maritime s’intensifie. On commence à voir plus de bateaux.

Départ tardif, j’essaie de combler le retard des comptes rendus. Malgré les efforts, je ne suis pas encore à jour, pourtant Dona m’aide à finaliser. Nous ne partons que vers midi après quelque ravitaillement sur les hauteurs du village.

Saint Florent, c’est la terre de Julien Gracq, disparu depuis quelques années seulement, il venait s’y reposer sur un banc de pierre au bord du sentier qui mène au fleuve sous le Mont Glonne. Il laisse à la région des textes magnifiques.
Au même endroit, un écriteau nous donne un aperçu de la vie intense qui régnait autrefois sur les bords de Loire d’un point de vue des transports maritimes. Pour exemple, ici une cinquantaine de personne travaillaient à l’extraction de la pierre des carrières de ce bord de Loire. La pierre était transportée jusqu’aux bateaux par wagonnets. Au même endroit, se trouve une petite cabane où vivait Barnum, un âne qui remontait les wagonnets vides.
Nous nous éloignons un peu du fleuve et empruntons de petits chemins où l’on retrouve la femme marcheuse rencontrée la veille au camping. Elle bougonne, à juste titre, parce que les riverains ont clôturé leur propriété, elle est obligée de faire des détours.
Nous prenons le repas à Ancenis sur un banc au bord du fleuve, la marcheuse a été aussi rapide que nous. Nous réussissons à l’amadouer en lui offrant de la terrine artisanale… Elle nous raconte ses expéditions. Un personnage phénoménal du style de ceux que l’on a l’habitude de rencontrer sur la route !
Nous approchons du but, mais je n’ai plus de repaires, je ne sais pas précisément où nous devons retrouver les autres convergences. Les copains de Bure devaient nous rejoindre, pas de nouvelles non plus. J’appelle deux des responsables de convergence. C’est assez vague, mais on nous donne rendez-vous dans une ferme où nous devrions retrouver les marcheurs d’Angers.

Contrairement à ce que je pensais la Loire est toujours aussi belle et les vignes sont toujours présentes. Ancenis était jadis un port actif où transitaient les vins de Loire, et le sel breton récolté à Guérande. Tout un passé historique mériterait là aussi qu’on s’y arrête. Le parcours tire à sa fin. En début d’année, j’avais prévu de découvrir le pays de Loire d’un point de vue touristique, historique. C’était avant. Le hasard des rencontres et de l’actualité a bousculé mes intentions. Là, en plus de la découverte, même si quelque fois elle est un peu rapide donc superficielle, je vis une expérience collective dans l’espace et dans le temps. Ma gazelle dans ce voyage me sert une nouvelle fois d’outil de communication, de média. Je ne pédale pas de la même manière que dans un simple périple, je rencontre des personnes engagées pour un changement de société, je découvre de nouveaux amis. Quelles richesses suis-je en train d’engranger. Quelles belles découvertes que celles de la nature humaine. Heureusement, les pays de la Loire, j’ai encore quelques années devant moi pour les découvrir en profondeur, y vagabonder en école buissonnière. Je reviendrai, c’est sûr.

Ce sont mes moments de grâce, de réflexion sur les bienfaits du vélo. Comme sur la route africaine, je n’y échappe pas.
Après une petite sieste dans l’herbe, nous reprenons la route. Il fait chaud. Nous relâchons un peu, beaucoup même, surtout moi. A Oudon, on s’y perd, on passe et repasse la Loire, un motard va nous conseiller. Finalement, on ne prend pas le chemin indiqué sur le guide qui nous emmène sur un coteau pentu et nous empruntons sur une dizaine de kilomètres une sorte de piste VTT jusque Mauves le long de la ligne de chemin de fer où je me régale. Je file en tête, ma folie du VTT reprend le dessus. J’en oublie mes coéquipiers, je ne les vois plus, je ne les entends plus. Ils peuvent avoir une crevaison, c’est justement le cas pour Dona.
Alors que j’aurais aimé la fin de l’étape à Mauves, je ne suis pas au bout de mes peines, une grande montée nous attend pour gagner Sucé. Des personnes nous proposent de l’eau fraîche, elles nous apprennent qu’elles en ont déjà distribué à une équipe de marcheurs qui venaient d’Angers. Nous sommes donc sur la bonne route.

Après quelques difficultés à trouver la direction de Sucé, nous arrivons tardivement à l’étape mais nous sommes comme d’habitude chaleureusement accueillis dans une ferme, celle d’Hubert Jahan. Il ne nous reste plus qu’à nous installer à la grande table et consommer le repas qui est déjà servi. La joie règne comme d’habitude. Je retrouve les personnes avec qui j’avais eu des contacts téléphoniques et d’autres que j’avais rencontrées à Nantes au festival du voyage à vélo en novembre dernier.
Discussions, échanges d’expériences, distribution de cigarettes par Dona. J’adore, tout du long du voyage, elle a offert de petites cigarettes des « bidis » (beedis) qu’elle a ramené d’Inde. C’est le moment de détente des fumeurs. Elles sont effilées et roulées dans une feuille épaisse de couleur sépia attachée par un petit fil de coton rose ou bleu. Autrefois, les hippies fumaient avec dévotion ces petites cigarettes indiennes artisanales comme si elles leur apportaient un peu de la sagesse de l’Orient. Je retrouve des sensations identiques chaque soir et cela m’amuse. Le parfum agréable que la fumée des « bidis » dégage ne provient pas de l’eucalyptus mais de la feuille de kendu (un arbre des forêts tropicales de l’Inde) qui l’enroule.

La fin du jour approchant, on monte les tentes dans la prairie au milieu des animaux, douce nuit après tous les efforts d’une fin de parcours un peu compliquée.

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